Le problème Spinoza – Irvin Yalom

13 mai 2012 § Poster un commentaire

Après les avis de Tilly et d’Aldus voici l’avis de Christian

Redonner vie et présence plausible dans le même livre à deux personnages tels que le philosophe Spinoza et le théoricien nazi Alfred Rosenberg est une gageure que Irvin Yalom a formidablement réussie. Il retrace leur itinéraire captivant sur deux parallèles distantes de trois siècles. Deux lignes de chapitres en alternance qui se croisent dans l’imagination du romancier, lorsque Rosenberg visite la maison-musée de Spinoza avec sa bibliothèque, qu’il va piller, mandé par l’ordre hitlérien de réquisition des œuvres d’art appartenant aux juifs. L’idée séduisante est d’avoir établi un rapport vraisemblable entre les deux hommes: le "prince des philosophes" gêne le diabolique penseur teuton, voilà le problème. Comment un juif, qu’il considère de race inférieure, a-t-il pu engendrer une pensée susceptible de remettre en cause ses certitudes antisémites ? Comment un géant allemand tel que Goethe a-t-il pu l’admirer ? Cela grippe le raisonnement aryen bien huilé de Rosenberg qui s’est bâti un monde et une carrière sur la base des conceptions racialistes des Chamberlain et Gobineau.

Si l’on peut s’inquiéter du mélange de fiction et de vérité historique et émettre un doute sur le sérieux de l’ouvrage, ceci est balayé par Yalom lui-même qui s’en explique clairement et honnêtement en appendice. Je vous garantis que les éléments inventés ne nuisent en rien à la pertinence du récit. Selon moi, elles en renforcent la compréhension et l’intérêt. Car finalement ce qui est relaté aurait pu être sans que rien n’ait été différent de ce que l’histoire a retenu. La narration est claire, intelligente et remarquablement didactique (j’ai envie d’écrire éducative). Je n’ai jamais aussi bien appréhendé ce qu’a été le nazisme et ses racines naissantes qu’à travers les lignes limpides de ce texte. D’autant que le regard du psychothérapeute1 apporte une dimension édifiante.

Rétablir la vie de Spinoza au-delà de ses écrits s’avérait plus difficile car il n’en subsiste que peu d’éléments tangibles et même les portraits2 que nous connaissons ne sont que tentatives de reproduction à partir d’indices. Il fallait à l’auteur une grande admiration pour cet esprit audacieux du 17è siècle et surtout une perception mûrie de ses idées pour les restituer de manière naturelle et quasi pédagogique, par la bouche même du philosophe, alors qu’il subit la vindicte des religieux hébraïques dont il conteste les archaïsmes de la tradition (c’est le problème Spinoza de l’époque). Nous assistons ainsi dans ce roman, avec la vie intérieure du philosophe excommunié, à la naissance d’idées résolument nouvelles basées sur la raison et une morale éclairée et d’autre part, avec l’ascension de Rosenberg, à une adhésion aveugle à des convictions qui ont conduit à l’extermination qu’on sait. L’opposition est monstrueuse car le reflet d’un manichéisme idéologique qui n’exclut jamais le pire.

Les entrevues de Rosenberg avec le docteur Pfister, le psychiatre qui tente de l’aider, sont pure fiction mais permettent de situer les causes psychiques possibles et probables de comportements extrêmes et la manière dont certains occultent un raisonnement sain, persuadés d’avoir raison. On lit dans le roman et ailleurs que Rosenberg est exécuté sans renoncer à ce qu’il croit.

Cet ouvrage abordable est d’une écriture claire et les 600 pages ne m’ont jamais pesé (sur liseuse n’est-ce pas). Un livre original et important car il évoque de façon passionnante et intelligente des questions universelles essentielles. Je voudrais aussi souligner le sentiment de sagesse qui imprègne ces pages.

Compliments aux éditions Galaade pour la version ePub dotée d’une table des matières efficace.

Grand merci aussi au service presse du club des lecteurs numériques.

1 Irvin Yalom est professeur de psychiatrie à Stanford.
2 notamment sur les vieux billets de 1000 florins aux Pays-bas.

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